Quand Louis XIV, en 1680, signait l’acte de naissance de la Comédie-Française, il faisait œuvre de mémoire. Ce siècle, qui était aussi le sien, avait été un âge d’or du théâtre. Il entendait qu’en fussent éblouies les générations futures. Qui aurait alors songé à rappeler que le jeune Molière, fondateur de l’Illustre-Théâtre en 1643, avait été comédien bien avant de devenir auteur ? Et à s’interroger : que jouait Molière-acteur avant de jouer Molière ? Nul ne s’en souciait plus. En instituant la mémoire, le Roi-Soleil instituait l’oubli.

C’est au jeune Molière, à ce garçon de vingt ans, que j’ai emprunté le nom de sa compagnie, dans l’idée d’explorer l’immense réserve de merveilles que la Comédie-Française, dès ses premiers ans, a rejeté dans l’oubli.

Visitant la cave et le grenier de l’ancien répertoire, l’Illustre-Théâtre/Cie Jean-Marie Villégier, ne s’est cantonné ni au pré-classicisme, ni aux auteurs oubliés. Mais il s’est fait une règle d’accrocher côte à côte pièces capitales et pièces marginales – qui pourraient bien devenir centrales sous un regard d’aujourd’hui. L’intention est politique : il s’agit de lire et de raconter autrement l’histoire du théâtre. De repérer les contradictions derrière l’unité de façade. A une mémoire trop docile, d’opposer une mémoire en découverte.

Depuis 1985, date de sa fondation, ma Compagnie, chapardant à Molière le nom de l’Illustre-Théâtre, explore, hors des sentiers battus, le répertoire français. De La Troade aux Deux Trouvailles de Gallus, de Garnier à Hugo, elle peut se flatter d’avoir exhumé bon nombre d’ouvrages trop vite expédiés dans les fosses communes du “mineur”. Victimes de nos pauvres mémoires, de nos mémoires pétrifiées, ces morts, rendus à la scène, se sont révélés plus vivants que bien des vivants prétendus. Aussi méconnues soient-elles, les pièces qu’elle a ranimées sont de celles qui parlent haut et fort, de celles où le passé interroge notre présent. Accessibles au grand public. Goûteuses pour tout un chacun. Centre de recherches, donc, scène expérimentale ? Absolument pas. Théâtre offert au plus grand nombre, théâtre où l’ouvrier et le philosophe, la coiffeuse et le dentiste, l’enfant et le chef de rayon, l’étudiante et l’ingénieur trouvent à partager plaisir et intelligence.

La question est donc : pourquoi, sur ce théâtre, tant d’ombre avec tant de lumière ?
Question aux multiples enjeux : enjeu de l’identité théâtrale française, naguère encore définie au nom d’une esthétique normative. Enjeu du patrimoine, et de la lutte qu’il faut mener pour la concevoir comme objet de pensée - et non point de respect ou de soumission conformiste. Enjeu de la tradition théâtrale, source vivante - et non point recueil de poncifs. Enjeu du rapport de notre peuple à son passé, qu’il ne faut pas abandonner aux petits sorciers du Puy-du-Fou. Enjeu de nos richesses, nos richesses de gens de théâtre, qu’il faut offrir au plus grand nombre - et non point mettre sous vitrine, pour la reliure. Qu’il faut donc faire pratiquer à des comédiens, à une troupe, tout comme il faut faire pratiquer la musique baroque à des musiciens spécialisés, afin qu’elle soit entendue pour ce qu’elle est. Non point ce qu’elle sonnait aux oreilles d’hier, dans un vain souci de remonter le temps - mais telle qu’elle doit sonner aux oreilles d’aujourd’hui, dans le plaisir d’écouter nous-mêmes notre histoire.

L’Illustre-Théâtre est un théâtre d’intervention. Intervention dans un domaine qui nous concerne tous, nous qui vivons le vingtième-et-unième siècle et qui parlons français : notre patrimoine théâtral.
     Animé d’une conviction : l’histoire du théâtre français ne peut être écrite sans tenir compte, tour à tour, d’abord des théâtres italien et espagnol, ensuite des théâtres anglais et allemand. Il faut visiter le théâtre français dans ses impuretés, dans ses racines, qui, comme toutes les racines, se jouent des murs de clôture. S’il est vrai qu’en ce moment la question de l’identité nationale soit en France une question sensible, il faut donner l’exemple, par le théâtre, de ce qu’est une réflexion, une pratique visant à en faire l’analyse. A l’opposé de toute célébration narcissique, sachant qu’il n’est d’identité que fissurée et complexe. Qu’il n’est d’identité nationale que nourrie des identités nationales des autres pays, tout spécialement des voisins.
     Animé d’une volonté : celle de raconter une autre histoire, une contre-histoire, une histoire qui passe et repasse les frontières, car nous savons bien, aujourd’hui, que la culture théâtrale d’un Rotrou, d’un Corneille, d’un Molière ou plus tard d’un Marivaux, était européenne.

De ces positions de départ est résultée une méditation active, une méditation pratique - un “discours” au sens strehlerien du terme - sur notre mémoire et sur nos oublis. Il m’est apparu, chemin faisant, que la fréquentation des “poubelles” m’éclairait sur les “grandsclassiques”, celle des “périphéries” sur le “coeur”. J’ai donc pris le parti de voyager, aussi souvent que possible, du “centre” vers les “marges” et des “marges” vers le “centre”.